Le coup de massue

J’en ai que peu parlé sur le blog tellement le sujet me paraît particulier bien que ce soit une importante facette de l’expatriation: les employés de maison. J’avais déjà parlé de mon sentiment de l’aide à domicile ou de la vie de gardien. Au delà du changement de culture, je crois que ce qui m’a fait le plus bizarre en arrivant, c’est d’avoir deux personnes inconnues constamment dans ma maison.. Et puis on s’habitue, on devient presque dépendant.

Parlons un peu de ma nounou. Je l’ai employée il y a un an, des amis partaient et me l’ont conseillée: « tu verras, elle est très discrète et fait très bien le ménage ».

Sandra était en effet une femme très discrète. C’est peut-être ce que j’aimais le plus chez elle. Elle était là sans être là. Elle s’arrangeait pour travailler dans les pièces où je n’étais pas et quand elle avait terminé, elle se retirait dehors. Elle excellait juste en ménage au point de me convaincre que ça pouvait être un vrai métier. Jamais assise, toujours active, procédant par étape, elle faisait en 1h ce que je faisais en 4h. Il n’y avait rien à dire.

J’ai eu plus de mal concernant les enfants. Miss choufleur ne l’appréciait clairement pas de prime à bord. Sandra était un peu passive, se contentant de surveiller de loin,peut-être parce que j’étais là. Etant à la maison, m’occuper des enfants était devenu ma priorité donc ce n’était pas plus mal.

La cuisine non plus ce n’était pas son fort. Forcément, nous venons de cultures tellement différente qu’il fallait la former à la cuisine « européenne ». Je lui ai donc enseigné quelques recettes faciles comme la soupe, les caneloni ou les crêpes. Il faut savoir que c’est une bonne formation pour elle, qu’elle pourra mettre en avant auprès de ses futurs employeurs. Je me suis prise au jeu.

Et puis j’ai décidé de reprendre le boulot. Je lui ai proposé de faire plus d’horaires, de s’occuper plus des enfants, et surtout de la petite dernière de 3 mois et demi. Elle a accepté.

Le premier mois s’est bien passé, puis elle a commencé à changer. Je ne sais plus vraiment par où ça a commencé. Surement par une impression de laisser aller, de je m’enfoutisme. J’ai commencé à culpabiliser, à e dire que je la faisais trop travailler, qu’elle ne pouvait pas assumer des journées aussi longues (même si chéri et moi on doit les assumer..). Elle avait un air triste, fatiguée, lassée… Plusieurs fois je lui ai demandé « vous allez bien Sandra ? Je vous fait trop travailler ? ». A chaque fois elle me disait que non, tout allait bien. Mais je voyais que quelque chose n’allait pas… J’ai laissé aller. Puis j’ai remarqué qu’elle maigrissait… J’ai une fois de plus pensé que je la faisais trop travailler.

C’est à ce moment que j’ai lu ce billet d’une maman expatriée à Lagos, un article qui m’a ému, choqué, déboussolé. J’ai même laissé un commentaire, c’était le 1er avril. J’ai pris conscience que je vivais en Afrique, que je n’étais pas dans mon petit cocon aseptisé que je connaissais en France. Je confiais mes enfants 12h par jour aux bras d’une inconnue. Même si elle travaillait chez moi depuis un an, elle était tellement discrète que je ne savais rien d’elle.

J’ai pris la décision de lui faire passer une visite médicale, la visite classique qui délivre un certificat d’aptitude au travail. Je l’ai passée avant de travailler, pourquoi ne l’ai-je pas faite passer à mes employés avant de les embaucher ? Je ne comprends pas comment j’ai pu ne jamais y penser. Surement car ça ne se fait pas, surement car je suis trop naïve.

Et puis son état s’est très vite dégradé…

Le 28 mars, jour de l’anniversaire de Miss Choufleur, elle est venue travailler mais m’a dit qu’elle était malade, toussait un peu. J’avais pris pour habitude de lui écrire les consignes avant de partir au travail, une fois sur deux ce n’était pas fait. Elle notait les biberons et les siestes de Miss Momie mais oubliait toujours des informations… Ma belle-mère est arrivée le 4 avril et avait l’air de ne pas l’apprécier… J’ai été étonnée car elle est tellement discrète, qu’au pire du pire, on ne peut lui être qu’indifférent. Quand je rentrais du travail, ma belle-mère me disait qu’elle traînait la patte, avait l’air de faire le minimum, de rester assise toute la journée. Pour être honnête, c’est à ce moment que j’ai commencé à me poser vraiment des questions. Je ne l’avais jamais vu assise, jamais.

Début de semaine dernière, c’est devenue une catastrophe. Plus rien n’était fait quand je rentrais. Elle avait laissé le gaz allumé. Elle ne savait plus faire marcher la machine à laver. Elle avait encore maigrit. Ma belle-ère me raconte qu’elle est restée debout, comatant sur une chaussette dans la cuisine pendant un long moment..La visite était prévue cette semaine mais je ne pouvais la laisser continuer de travailler dans cet état.

Mardi matin, je lui ai dit de partir se reposer, qu’elle était trop fatiguée pour travailler. Je lui ai donné rendez-vous le lendemain pour l’amener faire la visite médicale. Je l’ai amené chez un médecin « d’expat » où la visite médicale coûte 1/3 de son salaire.. Le lendemain, je l’ai ramené chercher ses résultats puis j’ai appelé le médecin. Bien sûre je n’étais pas censée connaître les résultats.. Le médecin m’a appelé en me disant qu’elle était  « au mieux » atteinte de tuberculose. Il lui a proposé de faire des tests complémentaires (non obligatoires) qu’elle a accepté. C’est là que j’ai appris qu’elle était aussi atteinte du sida, en phase avancée, ce qui expliquait sa fatigue et peut-être sa perte de raison.

Et voilà comment je suis tombée sous ce coup de massue. Même après avoir lu ce billet, je n’aurais JAMAIS pensé que ça pourrait m’arriver, comme si ça n’arrivait « qu’aux autres’.

La réalité m’est tombée dessus comme la foudre. Même si je vis dans un pays « riche » d’Afrique (pas sûr que l’argent soit correctement redistribué en revanche), les maladies sont tout autant répandues qu’ailleurs, voire plus puisque « dixit le médecin ». La ville où je vis ferait parti des endroits les plus touchés, avec plus de 10% de la population porteur du VIH.

Avant tout, c’est à mes filles que j’ai pensé, surtout à mon tout petit bébé. Miss Momie tousse depuis qu’on est arrivés, elle a pris des antibio dès la naissance pour cause d’infection, et en a repris deux fois après à cause de sa toux, autites, etc… Autant dire que son système immunitaire n’a jamais été au top tout ces mois. Je me suis surtout inquiété pour la tuberculose donc. Même si je sais que le sida se transmet uniquement par voies sexuelles, je ne peux m’empêcher d’y penser. Le médecin n’a pas voulu que je leur fasse faire de prise de sang. J’ai simplement fait une radio à Miss Momie pour vérifier que sa toux n’était pas la tuberculose. Négatif. Tout va bien…pour le moment car la tuberculose peut se s’attraper à un moment T et se manifester beaucoup plus tard… Il faut surveiller.

Je l’ai déjà dit mais je me demande encore comment j’ai pu ne rien voir jusque là, comment j’ai pu faire confiance, fermer les yeux. Heureusement que pendant tout ce temps ma belle-mère était là, qu’elle s’occupait des filles et qu’elle m’a alertée. Le problème n’est pas vraiment la maladie, mais l’état qu’elle engendrait. Dieu merci, rien n’est arrivé aux filles.

Les vacances en France vont me faire du bien, j’ai besoin d’une coupure là. J’ai de nouveau peur de confier mes enfants, car cette fois il va bien falloir que je les laisse à une inconnue, que je la reforme, que je fasse confiance. Mais ça c’est là vie, et c’est pour tout le monde pareil, en expat ou pas d’ailleurs.

J’ai aussi mal au coeur, je me demande ce que Sandra va devenir. Il faut que je la vois, lui dire que je sais qu’elle est malade, que je réfléchisse à une « indemnité » pour l’aider.

Encore des milliards de questions dans ma tête. Dure semaine.

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6 réflexions au sujet de « Le coup de massue »

  1. Oui comme tu dis, gros coup de massue. On pense toujours que ça n’arrive qu’aux autres, et voilà… beaucoup de courage à toi et surtout à sandra qui va devoir affronter sa maladie dans la pauvreté et la précarité et pas aidée par un système de santé élitiste et une société stygmatisante. Je suis vraiment triste pour elle et en colère contre cette maladie de m…..

  2. Bonjour maman chat, je suis vraiment triste d’apprendre cette nouvelle. J’espere que ta nounou se soignera au mieux. C’est difficile en tant que mère de vivre ce genre de situation, car une nounou on l’intègre dans notre vie de famille, on lui donne notre confiance, on s’attache à elle, on évite de s’imaginer le pire…ça prends quelques semaines avant de s’en remettre, entre la culpabilité et aussi entre le fait de devoir tout recommencer avec une inconnue. Si besoin de me parler, n’hésite pas.

    Amicalement,

    Fafa ( la maman de Lagos 😉 )

  3. Ton récit m’a émue aux larmes..
    Je pense à la peur que tu as du avoir pour tes louloutes, à ta nounou qui doit beaucoup souffrir et qui ne bénéficiera pas d’un bon traitement et d’une aide adaptée.
    J’espère que tout se passera au mieux.
    N’hésite pas a lui dire que tu sais qu’elle est malade et a la soutenir comme tu peux.
    Grosses bises

  4. olala… ça a du être vraiment dur, même s’il n’y a pas à t’en vouloir de quoi que ce soit…
    J’espère que Sandra peut se faire soigner… je suppose qu’il n’y a pas autant d’aides qu’en France 🙁

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